Sanatorium Villemin : exploration à risque du premier centre de soin pour tuberculeux

Le 17/08/2026 0

Dans LE JOURNAL DU DÉCLIN : nos pas dans la rouille

Dans les couloirs de cet hôpital historique, l’ombre des victimes de l’épidémie fait encore peser une atmosphère étouffante.

10 avril 2019, 14 h 15. Le moteur de ma voiture ronronne sur une route sinueuse de campagne. Je touche au but : le mythique sanatorium Villemin. Au sortir du dernier virage, l’asphalte cède la place à un cul-de-sac végétal. Le GPS égraine ses derniers mètres, et une onde de fraîcheur me traverse l'échine.

Un grand portail en fer forgé, rongé par la rouille et le temps, barre le passage. Fixé sur la grille, un panneau d'avertissement annonce la couleur : risques d'effondrement et poursuites judiciaires pour quiconque franchira cette limite. L'aventure commence.

L'impressionnant pavillon Letulle

Un siècle d'histoire sanitaire livré à l'abandon

Pour comprendre l'aura du lieu, il faut remonter à la fin du XIXe siècle. Face aux ravages de la tuberculose — la tragique « peste blanche » —, l’Assistance publique décide d'ériger le premier sanatorium public de France destiné aux classes populaires parisiennes. Le site choisi ? Le plateau d'Angicourt, situé à soixante kilomètres au nord de Paris, prisé pour sa pureté de l'air, son exposition au soleil et ses sources d'eau. On baptise l'endroit « Villemin », en hommage au médecin militaire Jean-Antoine Villemin.

Le 26 octobre 1900, le pavillon Letulle ouvre ses portes. Véritable prouesse architecturale et médicale pour l'époque, il fait couler beaucoup d'encre dans les revues spécialisées. Ici, les patients bénéficient de galeries de cure abritées du vent et d'un vaste parc de 35 hectares favorisant la réadaptation physique (jardinage, promenades, exercices modérés).

Reconverti en hôpital militaire pendant la Première Guerre mondiale, le site reprend sa mission initiale dès 1920. En 1928, l'inauguration du pavillon Varenne permet de doubler la capacité d'accueil. Au fil des décennies, l'établissement évolue : hôpital pour maux chroniques dans les années 1960, puis centre de gérontologie, avant de fermer définitivement au tournant des années 2000.

Aujourd'hui, la forêt a reconquis les 25 000 m² de bâtiments en déshérence. Et pour écarter les intrus, deux maîtres-chiens patrouillent sur le domaine 24 heures sur 24.

Infiltration sous le couvert des arbres

Ce dispositif ne suffit pas à me freiner : le verrouillage des accès fait partie du jeu en urbex. Je longe la clôture à travers le sous-bois sur quelques dizaines de mètres jusqu'à dénicher une brèche dans le grillage.

Une fois à l'intérieur, mes premiers pas me guident vers des modules modernes de plain-pied. La présence de balançoires rouillées et d'une aire de jeux trahit l'ancienne fonction de ce secteur : un pavillon pédiatrique. Sans m'attarder dans ces structures très dégradées, je m'enfonce dans la végétation dense.

Soudain, de grandes marches en pierre de taille émergent des ronces. Derrière des arbres centenaires se dressent enfin les deux vaisseaux de pierre et d'ardoise du sanatorium originel. Sur la façade du bâtiment le plus proche, une banderole rouge claque au vent : « Danger de mort - Interdit au public ».

Un seul point d'accès pour le visiter

Plongée dans le pavillon Letulle

La cage d'ascenceur au rez-de-chaussée sous un puits de lumière

Fidèle à mes habitudes, j'effectue un repérage périphérique. Le lierre grimpe à l'assaut des toitures, conférant à la bâtisse une allure lugubre. L'unique point d'entrée praticable est un passage étroit, aménagé en défonçant quelques parpaings qui muraient une ancienne porte.

Une brève hésitation, puis le déclic : « Tu n’as pas accumulé les kilomètres pour faire demi-tour devant un trou noir ! ». Lampe torche en main, je me glisse dans l'ouverture, poussé par une décharge d'adrénaline. À l'intérieur, un mince puits de lumière filtre à travers le couloir. C'est suffisant pour que j'installe mon matériel photo et vidéo. L'exploration s'annonce exigeante : aujourd'hui, sans coéquipier, je porte seul l'ensemble de mes équipements.

Quelques graffitis recouvrent le plâtre effrité. Une cage d'ascenseur béante et un escalier en bois à la rampe en fer forgé attirent le regard. Je choisis d'explorer d'abord le rez-de-chaussée. Dans ces longs couloirs où le moindre bruit résonne, la prudence reste de mise. Le mobilier a quasi disparu, mais certaines pièces réservent encore des surprises. Dans une ancienne salle de soin, un évier carrelé de blanc et un plat bassin accroché au mur semblent figés dans le temps. Des consignes de sécurité jaunies et des notices de matériel de levage sont encore punaisées aux parois.

Des courants d'air font claquer des menuiseries distordues. Le verre brisé craque sous mes pas, brisant un silence pesant. Malgré la menace d'une mauvaise rencontre ou d'un contrôle des forces de l'ordre, la magie opère : la scénographie du lieu est saisissante.

Dans les étages, des structures de lits métalliques, des déambulateurs et des fauteuils roulants abandonnés témoignent de l'activité passée. Au dernier niveau, la cabine d'ascenseur est bloquée, sa porte en grille coulissante grande ouverte sur le vide — un spectacle d'autant plus troublant qu'un accident grave s'est produit ici par le passé.

Mélancolie en salle de soin

Négociation à haut risque devant le pavillon Varenne

Après de longues heures passées à explorer le pavillon Letulle, je me dirige vers la seconde structure : le pavillon Varenne, perché cent mètres plus haut. Sa façade en briques tranche avec la pierre du premier bâtiment.

L’accès y est encore plus restreint. Alors que je rampe au sol pour franchir un passage au ras du sol, une voix ferme m'interrompt : « Qu’est-ce que vous faites là ?! ». Un vigile se tient derrière moi, tenant en laisse un impressionnant chien muselé. Plutôt que de paniquer, je joue la carte de la transparence en lui expliquant ma démarche photographique. L'homme se montrant calme et à l’écoute, je tente le tout pour le tout : « Accordez-moi 15 minutes chrono pour immortaliser ce pavillon, et je m’engage à quitter le site définitivement ». À ma grande surprise, le vigile accepte. Remerciements rapides, puis je m'engouffre dans le pavillon. Les lampes s'allument, la caméra tourne. Au premier étage, une immense terrasse s'étire sur toute la longueur de la façade. C'est ici que les malades s'exposaient aux rayons du soleil sur des chaises longues, sous l'œil attentif du personnel soignant.

Une ultime ascension me mène sous la charpente. Les combles servent de dépôt : un bric-à-brac de lits, de tables et d'armoires y est entassé, comme pour sceller les souffrances et les drames vécus entre ces murs.

Le chrono tourne. Pour tenir ma promesse envers le gardien, je redescends rapidement et traverse la végétation sauvage jusqu'à mon véhicule.

Alors que la nuit s'installe, je range mon équipement avec le sentiment du devoir accompli. Malgré la tension constante, cette immersion au sanatorium Villemin reste un moment fort. À travers ces clichés, l'urbex remplit sa plus belle mission : offrir un dernier témoignage visuel avant que le temps ou les hommes ne fassent disparaître l'Histoire.

Note de fin d'exploration : Si je peux mentionner explicitement le nom du sanatorium aujourd'hui, c'est que le site est désormais sauvé. Un vaste projet de réhabilitation et de rénovation est en cours, mettant l'édifice à l'abri des pilleurs et des dégradations ultérieures.

Article de Tim Okering

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