L'École des Deux Portes

Le 25/01/2026 0

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Au Seuil de la Mixité jusqu'au silence des craies sur les tableaux d'ardoise évaporés pour l'éternité

Le recherche et le givre

Le thermomètre de la voiture affiche obstinément des chiffres négatifs. Dehors, le paysage est figé dans une armure de cristal ; même à midi, le soleil ne parvient pas à briser la morsure du givre qui blanchit les bas-côtés. Malgré cette atmosphère polaire, l’appel de l'exploration est le plus fort. Je roule lentement, l’œil aux aguets, scrutant chaque bosquet, chaque détour de chemin. Dans ce décor hivernal, toute bâtisse dont le crépi s’effrite ou dont les volets battent au vent devient une promesse.

Soudain, mon regard s’arrête. Sur les hauteurs du village, une silhouette massive se découpe contre le ciel pâle. Un colosse de pierre et de briques qui semble surveiller la vallée. Je quitte la route principale, le cœur battant un peu plus vite. À mesure que j'approche, le diagnostic se précise : c’est une ancienne école. Je gare ma voiture à l'abri des regards indiscrets, vérifie mon sac à dos, et m'enfonce dans le froid.

L' Ecole des deux portes

Vestiges d'un autre temps

L'Ecole des deux portes

Le silence est total, seulement rompu par le craquement de l'herbe gelée sous mes pas. La clôture est un enchevêtrement de fer rouillé et de lierre desséché. Au milieu de la vaste cour, un vieux panneau de basket se dresse encore, tel un squelette dont le cercle a perdu son filet et la planche ses couleurs.

En arrivant devant les marches du bâtiment, l’histoire me saute aux yeux. Deux portes distinctes. À gauche, les filles ; à droite, les garçons. Ce dualisme architectural m'arrête un instant. Nous sommes ici dans les vestiges d'une France d'avant 1965, une époque où la mixité n'avait pas encore franchi le seuil des salles de classe. Je m'interroge : s'agissait-il d'une institution religieuse stricte ou d'une école communale ? Les recherches ultérieures confirmeront la seconde option : c'était le cœur battant de la commune.

La morsure du feu et l'oubli

Je pénètre par l'entrée des garçons. L'air intérieur est plus lourd, chargé d'une humidité glacée et d'une odeur résiduelle de suie. En 2021, le feu a tenté de dévorer l'édifice. Par endroits, la toiture a capitulé, laissant apparaître la charpente calcinée et un morceau de ciel gris.

Je progresse dans le couloir principal, mon boîtier photo en main. Le spectacle est désolant. Ce qui fut autrefois un lieu d'apprentissage et de cris d'enfants est devenu un dépotoir. Des sacs poubelles éventrés et des détritus hétéroclites jonchent le sol. Je parviens néanmoins à isoler une classe vide, où la lumière rasante de l'hiver souligne la nudité des murs. C’est là, dans ce dépouillement, que je déclenche mon premier cliché.

 

 

Un escalier monumental en bois m’appelle. Il s’élance vers les trois étages supérieurs avec une élégance que même l'abandon n'a pu ternir. Mais le bois est traître, surtout après un incendie. Je teste chaque marche, le pied léger, l'oreille tendue vers le moindre craquement suspect. Arrivé au premier étage, la configuration change. Ici, l’école se faisait maison. Je découvre d'anciens logements de fonction : de petites cuisines aux carrelages démodés, des sanitaires vétustes et des chambres où l'on imagine la vie des instituteurs d'autrefois. Le mélange entre les salles de classe et l’intime donne au lieu une dimension mélancolique. Par prudence, face à la fragilité croissante du plancher, je décide de ne pas tenter les étages supérieurs.

Le verdict du temps

Je redescends pour explorer l'aile des filles. Hélas, la porte ouverte ne mène qu'à un chaos de poutres effondrées ; les ravages du feu y sont irrémédiables. Sur ma droite, une vaste pièce devait servir de cantine, trait d’union entre les deux sections de l’école. Aujourd’hui, elle n’est qu’un champ de désolation.

En quittant les lieux, je jette un dernier regard sur cette silhouette de pierre. Entre les flammes de 2021 et l’indifférence du présent, l’ancienne école communale semble condamnée à une lente agonie. Aucune décision, aucun projet. Juste le froid, le silence, et le souvenir de milliers de dictées qui s'effacent peu à peu des murs.

Tim Okering

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